BAHBOU FLORO

« Bas les masques » 

Exposition à Tropiques Atrium, jusqu’au 7 décembre. 

Une fois que l’on a monté les marches de l’escalier, salué l’immense Cauquil sur le mur, passé le parquet capricieux et grinçant, l’on appuie sur la poignée gourde et l’on pénètre dans l’antre d’Erèbe. 

Le conciliabule : Un endroit à l’opacité étudiée pour ne pas réveiller l’esprit qui sommeille dans chacune des œuvres. L’on adopte une attitude circonspecte et attentive lorsqu’on entre dans le secret et que l’on commence à lire la signalétique. L’on comprend enfin que l’on se trouve dans l’enceinte d’un studiolo, un cabinet de curiosités, c’est à croire que les artistes aiment s’y réfugier, pour l’avoir vu il y a quelques années chez Agnès Brézéphin-Coulmin. 

Ces lieux de « monstration » étaient les seules fenêtres ouvertes sur le monde des Conquistadors, du siècle des « grandes découvertes », des saccages coloniaux, mais aussi un endroit qui nourrissait l’imaginaire fantasmatique des européens sur l’altérité. Du temps sordide où les « explorateurs » pillaient des royaumes comme celui de Dahomey au Bénin, mettaient à sac des villes pour repartir avec un butin et les exposer avec esbroufe dans ces cabinets, masques tribaux, animaux empaillés, hures, qui à ce jour, sont l’héritage des collections publiques de ces Etats anciennement colonisateurs. Juridiquement qui dit bien du domaine public dit forcément bien inaliénable et donc impossibilité de réparation par la restitution. Jusqu’à ce qu’E. Macron en dise le contraire et fasse fi de tout ce fatras juridique. 

En bref, le studiolo est un lieu qui regorge de trophées rapportés de nombreux voyages et l’artiste le cite et le revisite avec maestria. Il en fait son « laboratoire » où il dissèque savamment les poncifs rétifs d’une doxa xénophobe et raciste, qui ont discrètement innervé la culture. C’est aussi le lieu où il fait de la caricature de Jim Crow ou celle de Tintin au Congo, une hampe qu’il rabote et vient planter dans la conscience du spectateur comme dans une cible.

Permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse, George R. R. Martin a fait dire à Tyrion Lannister : « Laisse les sots voir que les mots te blessent et leurs quolibets ne te lâcheront pas. S’il leur plaît de te donner un sobriquet, prends-le approprie-le-toi ». 

Eh bien Césaire a fait cela quand il préféré renommer la revue de « L’étudiant noir » en « L’étudiant nègre* » suite à une anicroche avec un blanc qui l’avait apostrophé, le traitant de « nègre », Césaire avait alors vitupéré farouche, « le nègre t’emmerde ». De suite, il dit à son ami Senghor :  « ça nous est lancé comme une insulte. Et bien je le ramasse, et je fais face ». Voici comment naquit la négritudeen réaction à un camouflet. 

Ici, l’artiste se réapproprie à l’instar de Césaire, un brocard qui a la vie dure et il en fait son médium « cathartique » pour reprendre les mots du commissaire d’exposition qui nous sert de chaperon à la compréhension de l’œuvre, elle qui s’infère d’une démarche créatrice aussi bien que satirique. 

C’est tout l’enjeu de l’exposition, la réappropriation intellectuelle non seulement d’une injure, mais aussi de débris qui d’habitude jonchent le sol et dont personne ne daigne s’enquérir, pour les élever dignement au rang d’œuvres d’art comme les Ready-made de M. Duchamp. Sachez que quand on décide de répondre à une insulte non pas par le poing mais par l’esprit, l’on fait montre d’une force d’âme terrible et on laisse autant de stigmates que le racisme.

À mesure que l’on avance dans la chambre noire, l’on découvre des croquis par-ci, de la craie blanche sur un noir pariétal par-là, des feuillets épinglés au mur, des schémas anatomiques de poissons, des écritures cursives en italique, et cela fait tiquer et rappelle le souvenir des artistes qui menaient toujours un travail de recherche sur leurs sujets, comme Delacroix avec Géricault qui fréquentaient les morgues pour mieux peindre les cadavres blafards, ou encore un Basquiat alité après s’être fait faucher de plein fouet par une voiture, qui s’est vu offrir par sa mère, Gray’s anatomy, un livre sur le corps humain. Cela donc recoupe le sentiment de se trouver dans une pièce de l’atelier de l’artiste. 

Le poisson, son fanion : Les poissons décortiqués, jusqu’aux arêtes m’ont fait discrètement remarquer la ressemblance entre une épine dorsale et la nervure d’une feuille pennée de palmier, tout ça en regardant les deux fresques qui se font face, placées aux deux extrémités de la pièce. Voici donc une exposition qui m’a dessillé les yeux. Et grâce à elle, je peux dire qu’obscurité n’est pas obscurantisme.

Noir ébène : Le noir qui recouvre l’espace, n’a pas été choisi de façon fortuite ou fantaisiste, au contraire, il rappelle l’histoire d’une couleur qui fut tellement décriée qu’elle fit l’objet de moqueries incessantes, notamment lors des minstrels show, avec ce personnage qui se grimait pour singer l’attitude des personnes dont le phénotype affichait un épiderme paré de mélanine, voyez là la périphrase verbeuse du Noir qui évoque non pas la couleur mais l’être humain. B.Floro va plus loin et dans le sillon de Pierre Soulages, creuse l’Outrenoir, il fait lumière sur le Noir. Noir nimbé d’arêtes, telle une couronne d’épines, notre négritude, longtemps le symbole du mal-aimé, la malédiction de Cham, est aujourd’hui devenue la couronne du mal-aimé voire sa plus grande fierté. 

Pas de cartel : Il n’y a pas de différence entre les murs d’une ville et ceux d’une salle d’exposition si ce n’est le petit cartel en-dessous de chaque œuvre. J’aurais voulu voir le nom des œuvres en-dessous, pour montrer comme Banksy que la majorité des gens ne sait pas reconnaître l’art quand ils le voient, s’il n’est pas sur les cimaises d’une galerie. Et qu’il faut oublier cette vision étriquée de l’art enfermé dans un écrin, alors qu’il part à la conquête de l’urbain, du tout-venant, tout comme les impressionnistes ont déserté les ateliers de l’académisme pour aller peindre en plein air. 

En fin mot, je ne tomberai pas dans le piège complaisant et simpliste qui voudrait parallèlement à l’intitulé de l’exposition « bas les masques » citer « peau noire, masques blancs » de F. Fanon ce serait faire preuve de peu d’originalité, mais je voudrais plutôt réinterpréter une bribe des « damnés de la terre » et dire  : qu’avec une relative opacité, l’artiste a trouvé sa mission, n’a pas choisi de la trahir mais de l’accomplir». 

(Ça fait beaucoup pour un fin mot). 

Tchuss. 

Siwoboys, Digital art, 2018
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